TRADITIONS

Pastorales & pastrage

Si la crèche provençale contient un rémouleur, un bohémien et un homme aux bras levés, ce n’est pas un hasard du commerce : c’est parce qu’un théâtre populaire les a inventés au XIXe siècle et que les santonniers les ont moulés. Comprendre la pastorale, c’est comprendre d’où vient la moitié du répertoire.

Qu’est-ce qu’une pastorale

Une pièce de théâtre populaire, en langue provençale, qui raconte la nuit de Noël vue depuis un village : l’ange annonce la nouvelle, les habitants s’éveillent, se disputent, hésitent, puis se mettent en route vers l’étable. Le dernier tableau est l’adoration.

Ce n’est pas un mystère médiéval savant : c’est du théâtre de village, joué par des amateurs, mêlant comédie, chant et dévotion. On y rit beaucoup — le comique est porté par les querelles et les vantardises des personnages — et l’on finit ému. La formule fonctionne depuis bientôt deux siècles.

Voir aussi le glossaire.

La Pastorale Maurel

Écrite à Marseille en 1844 par Antoine Maurel, c’est la plus jouée et celle qui a fixé le répertoire.

Sa réussite tient à un choix d’écriture : Maurel ne met pas en scène des bergers bibliques mais les gens de son époque et de sa ville. Le meunier, la poissonnière, le rémouleur, le bohémien, l’aveugle, le valet vantard. Le public se reconnaît, rit de ses voisins, et se retrouve à la fin devant la mangeoire avec eux.

D’autres pastorales existent — celle d’Audibert notamment — et chaque troupe apporte ses variantes, ses coupes et ses ajouts locaux. Il n’y a pas de version canonique unique, ce qui est le propre d’un texte réellement populaire.

Les personnages, et ce qu’ils font

Ils sont devenus des santons, mais dans la pièce ils ont un rôle et une trajectoire.

Le ravi
Celui que la nouvelle stupéfie, bras au ciel. Longtemps réduit au simple d’esprit du village ; dans la pièce, il est surtout celui qui réagit à la mesure de l’événement pendant que les autres discutent.
Pistachié
Le valet vantard et bavard. Ressort comique principal : il promet, il se vante, il se dégonfle.
Le boumian
Le bohémien, soupçonné de vol, tenu à distance par le village. Sa conversion et son intégration au cortège forment l’un des fils de la pièce. C’est aussi, avec le recul, le personnage qui dit le plus de choses sur les préjugés de l’époque où il a été écrit.
L’aveugle et son fils
Le vieil homme conduit par l’enfant, qui recouvre la vue en arrivant devant l’étable. Le moment le plus émouvant du répertoire.
Le tambourinaire
Galoubet et tambourin. Il donne le rythme de la marche et couvre les changements de tableau.
Margarido, Jourdan, Roustido…
Le couple de vieux, le fermier, le riche du village : la galerie des types, avec leurs querelles domestiques.

Une fois qu’on sait cela, disposer les santons cesse d’être décoratif : chaque personnage a une position dans une histoire, et c’est ce que raconte la disposition.

Santon de tambourinaire provençal, galoubet et tambourin, personnage central des pastorales
Photo : Pernmith — Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Pourquoi cela a marché

Trois raisons, et elles expliquent pourquoi la crèche provençale est si peuplée comparée aux autres traditions.

  1. Le théâtre a fourni un casting

    Les santonniers n’ont pas eu à inventer des personnages : ils avaient une distribution toute faite, connue de tous, avec des attitudes reconnaissables. Un santon n’est pas seulement une figurine, c’est un rôle.

  2. La langue

    Jouée en provençal à une époque où la langue reculait, la pastorale a été un lieu de transmission autant qu’un divertissement. Cela lui a donné un enjeu qu’une simple pièce de Noël n’aurait pas eu.

  3. Le village se voyait lui-même

    La crèche provençale est un autoportrait collectif. C’est ce qui la distingue du décor alpin, centré sur la Nativité, et ce qui la rapproche du presepe napolitain, qui fait la même chose avec une ville.

Le pastrage

Une tradition distincte, et plus ancienne que la pastorale : la cérémonie de l’offrande de l’agneau pendant la messe de la nuit de Noël.

Des bergers en costume amènent un agneau jusqu’au chœur, souvent porté sur une charrette fleurie tirée par un bélier, au son du galoubet et du tambourin. L’agneau est offert, non sacrifié. La cérémonie se déroule en provençal ou mêle les deux langues, et elle s’insère dans la liturgie plutôt qu’à côté d’elle.

C’est une forme de crèche vivante intégrée à l’office. Elle est encore pratiquée dans plusieurs villages de Provence, notamment aux Baux-de-Provence, ainsi que dans d’autres localités selon les années et les paroisses.

Voir aussi le glossaire.

Où en voir

Les pastorales se jouent chaque hiver, généralement de fin novembre à début février, dans des salles municipales, des théâtres et des églises de Provence — et parfois bien au-delà, là où des associations provençales sont installées.

Les représentations sont annoncées localement, et les dates changent chaque année ; c’est pourquoi nous n’en donnons pas de liste. Les mairies, les offices de tourisme et les associations de culture provençale sont les bonnes sources.

Un conseil si vous y allez sans parler provençal : le comique passe par le jeu, et la trame est connue d’avance. On suit sans difficulté, et l’expérience éclaire durablement ce qu’on a dans sa propre crèche.