HISTOIRE

Histoire de la crèche

Huit siècles séparent une nuit d’hiver en Ombrie d’un santon de 7 cm acheté en décembre. Entre les deux : des théâtres d’église, une interdiction révolutionnaire, un moule de plâtre et une pièce de théâtre en provençal. Voici comment la crèche est devenue ce qu’elle est.

Avant Greccio

Représenter la Nativité est bien plus ancien que la crèche : les catacombes romaines en portent des images dès le IIIe siècle, et le motif de l’Enfant entre le bœuf et l’âne est fixé très tôt — il ne vient pas des Évangiles canoniques mais d’un texte apocryphe et d’une lecture du prophète Isaïe.

Mais ce sont des images. Ce qui manque, et qui va tout changer, c’est le passage à trois dimensions et à l’échelle du spectateur : non plus regarder la scène, mais y entrer.

1223 — Greccio

La nuit de Noël 1223, dans le village de Greccio, en Ombrie, François d’Assise fait installer dans une grotte une mangeoire garnie de paille, avec un bœuf et un âne vivants. Il y célèbre la messe devant les habitants du village venus avec des torches.

L’épisode nous est rapporté par Thomas de Celano, premier biographe de François. Ce qui frappe dans son récit, c’est l’intention : rendre sensible le dénuement de la naissance, à des gens qui connaissaient les étables et le froid. Il n’y a pas de figurines à Greccio, pas de Sainte Famille sculptée — seulement une mangeoire, deux bêtes et une assemblée.

C’est de cette scène, et surtout de l’idée qu’elle porte, que descend tout le reste.

Les crèches d’église

Aux XIVe et XVe siècles, la mise en scène se fige en objets. Les églises italiennes, puis européennes, se dotent de groupes sculptés en bois ou en terre cuite, parfois grandeur nature, installés pour la période de Noël. Arnolfo di Cambio sculpte à Rome, à la fin du XIIIe siècle, un ensemble qui compte parmi les plus anciens conservés.

La crèche est alors un objet public et coûteux : elle appartient à l’église ou à une confrérie, elle est vue par tous et possédée par personne. Le décor autour reste sommaire ; l’attention va aux figures.

Naples, le siècle d’or

Le basculement se produit à Naples au XVIIIe siècle, sous l’impulsion notamment de la cour des Bourbons. Le presepe napolitain invente presque tout ce que nous appelons aujourd’hui « faire une crèche » :

  • Le décor devient le sujet. Ruines antiques, tavernes, marchés, escaliers, architecture en perspective. La Nativité occupe parfois un coin de la scène.
  • Les figures s’articulent. Tête, mains et pieds de terre cuite peinte, corps en étoupe sur armature de fil de fer, habillés d’étoffes véritables : l’ancêtre direct du santon habillé.
  • Le profane entre. Musiciens, mendiants, marchands de poisson, animaux de boucherie sculptés avec une précision de nature morte. La crèche devient un portrait de la ville.
  • Elle devient un objet de collection, commandé par l’aristocratie à des sculpteurs réputés.

Le style est encore vivant : la via San Gregorio Armeno, à Naples, aligne toujours les ateliers, et l’on y trouve chaque année les figures de l’actualité au milieu des bergers. Le style napolitain en détail.

Presepe napolitain historique de la chapelle du Palais royal de Naples, vue d'ensemble
Photo : Sailko — Wikimedia Commons, CC BY 3.0

La révolution et le santon

Voici le moment décisif pour la crèche telle qu’on la connaît en francophonie.

Pendant la révolution française, les églises ferment et les crèches publiques disparaissent. La tradition ne meurt pas : elle se replie dans les maisons. Or les figures d’église sont grandes, chères et inaccessibles. Il faut autre chose.

À Marseille, Jean-Louis Lagnel (1764-1822) met au point le procédé qui répond exactement à ce besoin : un moule de plâtre en deux parties, de l’argile crue estampée, une peinture rapide. Un santon coûte quelques sous. N’importe quelle famille peut en réunir une douzaine.

Le résultat dépasse la simple substitution. En passant de l’église au foyer, la crèche change de nature : elle devient une affaire de famille, transmissible, augmentée d’année en année. La foire aux santons de Marseille est attestée dès 1803 ; elle ne s’est jamais interrompue depuis.

Les pastorales

Reste à expliquer pourquoi une crèche provençale compte un rémouleur, un boumian et un homme aux bras levés.

Au XIXe siècle se développent les pastorales : des pièces de théâtre populaires, en langue provençale, qui racontent la marche des villageois vers l’étable. La plus jouée, la Pastorale Maurel, est écrite à Marseille en 1844 par Antoine Maurel. Elle met en scène une galerie de types villageois — le ravi, Pistachié, le boumian, l’aveugle et son fils — avec leurs caractères, leurs disputes et leur conversion finale.

Les santonniers moulent ces personnages. En une génération, le répertoire de la crèche provençale se fixe : ce ne sont pas des figures bibliques, ce sont des personnages de théâtre. C’est ce qui explique leur expressivité, leur comique, et le fait que chacun ait une histoire à raconter. Qui est qui.

La crèche hors d’Europe

La crèche voyage avec les missions et les migrations, et se transforme partout où elle arrive :

  • Amérique latine — le nacimiento ou pesebre, souvent monumental, intègre la faune, la flore et l’architecture locales. Au Mexique, il s’accompagne des posadas, neuf soirées de procession avant Noël.
  • Catalogne — le pessebre, avec son caganer caché, attesté depuis le XVIIe siècle.
  • Pologne — la szopka de Cracovie, architecture de carton et de papier métallisé reprenant les monuments de la ville. Un concours annuel se tient sur la grand-place depuis 1937 ; la pratique est inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO depuis 2018.
  • Régions alpines — Tyrol, Bavière, Savoie : bois sculpté, paysages de neige, chalets. La crèche de montagne.
  • Québec, Belgique, Suisse romande — le répertoire provençal y circule largement, mais les crèches locales empruntent aussi aux traditions germaniques et flamandes selon les régions.

Aucune de ces versions n’est une déformation de l’original. Elles font toutes ce que Greccio faisait déjà : raconter la scène avec ce qu’on a sous les yeux.

Un art vivant

Deux mouvements coexistent aujourd’hui.

D’un côté, la reproduction fidèle : des ateliers rééditent des modèles du XIXe siècle à partir de moules conservés, et des collectionneurs recherchent les pièces anciennes. Le répertoire est un patrimoine.

De l’autre, la création. Les santonniers modèlent de nouveaux personnages — des métiers contemporains, des figures locales, parfois des sujets d’actualité, comme à Naples. Certains ateliers travaillent avec des designers, d’autres explorent des matériaux nouveaux.

Les deux sont légitimes, et c’est ce qui distingue une tradition vivante d’un folklore. Le répertoire provençal lui-même n’a pas deux cents ans : il a été inventé par des gens qui ajoutaient à la crèche les personnages de leur propre village. Rien n’interdit de continuer.